Souvenirs d’exode. Une famille de Pompadour sur les routes

mardi 18 août 2015
par  Martine
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Gisèle Duranton, qui avait alors à peine plus de 10 ans, raconte ses souvenirs de l’exode.

L’hiver 1940 fut très rigoureux : au carrefour Pompadour, il y avait plus d’un mètre de neige. J’avais 10 ans et j’étais au cours moyen 1ère année avec monsieur Delobelle. Maman travaillait à Ivry, ;elle fabriquait des bonnets de bain ainsi que des chaussons en caoutchouc. C’était un travail très pénible. Mon père était facteur à Maisons-Alfort.

Cette année là, il y eut une atmosphère grave, comme quand quelque chose va arriver, mais certainement pas de la joie. Et voilà que le 10 mai, la radio nous annonce l’entrée des Allemands en Hollande, puis l’invasion de toute la Belgique. En France, il y avait eu un remaniement du gouvernement. Pétain était devenu vice président du Conseil.

Dès le 3 juin, on apprenait que les environs de Paris avaient déjà subi également des bombardements. Le 10 juin, le gouvernement quittait Paris pour s’installer finalement à Bordeaux.

C’est dans ce contexte que la population parisienne poussée par la peur se mit à fuir pour ne pas voir arriver les Allemands.
Le 11 juin 1940, ma famille décida de faire de même. Des consignes avaient été données pour que toutes les administrations se replient dans le sud de la France. On gardait l’espoir d’arrêter les Allemands comme on l’avait fait en 1914. Mon père devait rejoindre Clermont Ferrand. Comme ma grand-mère avait une sœur dans cette ville nous avions décidé de partir pour le rejoindre.

Mon père était parti en vélo. Maman, ma grand-mère et moi, nous avions pris le car Martelet pour nous rendre à la gare de Villeneuve St Georges. Malgré la foule, nous avions réussi à monter dans le train.

Malheureusement, nous n’avons pas pu dépasser Montargis. Que faire alors ? Maman se rappela que Andréa, la sœur de ma tante avait une péniche et qu’elle faisait escale à Chalette qui se trouvait dans la banlieue de Montargis.

Je me souviens que nous avions longé le fleuve où il y avait de nombreuses péniches, mais nous connaissions le nom du bateau.

A force de chercher, nous avions fini par le trouver. Quelle découverte pour moi qui n’avait jamais été plus loin que Charenton-Ecoles. Nous avions l’impression que nous serions en sécurité mais c’était tout de même une aventure.

Andréa et son mari nous avaient souhaité la bienvenue en nous faisant comprendre qu’il n’y aurait pas beaucoup de place. En effet, elle avait déjà toute sa famille et un couple qui était déjà monté à Cannes Ecluse près de Montereau. Andréa était enceinte et avait une fille qui s’appelait Danièle. En tout, nous étions maintenant 17 à bord dont 5 enfants, 8 femmes et seulement 4 hommes.

La visite de la péniche fut pour moi quelque chose d’extraordinaire. En descendant dans la cabine je découvris comme une grande maison de poupée. Il y avait deux pièces où les lits se rabattaient. Tout était calculé pour qu’en très peu de place on puisse disposer de l’essentiel.
C’est au moment où la péniche démarra que nous avons compris que le voyage ne serait pas simple. Le moteur ne marchait pas, une autre péniche devait nous remorquer. Et ce qui rendait plus périlleuse encore l’expédition, c’était le produit que nous transportions : de l’acide sulfurique.

Quand nous sommes arrivés au pont-canal de Briare, j’avais trouvé très curieux ce canal, sur lequel nous étions, passer au dessus de la Loire et former un pont navigable.

C’est alors que notre séjour en péniche allait se terminer. A notre arrivée à Boulleret, les avions italiens nous mitraillèrent, et comme nous transportions de l’acide, nous devions quitter absolument la péniche ; cela devenait trop dangereux.
Nous sommes donc partis sur les routes ; nous marchions droit devant nous sans savoir où nous allions. Quelle tristesse ! Sur cette route nous étions des centaines avec des vélos, des charrettes, très peu de voitures. Nos bagages devenaient trop lourds aussi dès les dix premiers kilomètres alors nous avons commencé à vider nos valises.

Je me revois, à la tombée de la nuit, fatiguée après trente kilomètres de marche, éclairée par des citernes qui brûlaient. Lorsque les Italiens nous mitraillaient avec leur avions qui faisaient du rase motte nous étions obligés de nous coucher dans l’herbe. J’avais très peur. Nous n’en pouvions plus, alors nous nous sommes arrêtés dans une ferme et nous avons couché dans la paille. Nous étions tous épuisés.

Le lendemain matin, nous avons été réveillé par les Allemands qui étaient déjà arrivés avant nous. Ils nous avaient demandé de nous préparer pour aller dans l’endroit où ils avaient décidé de nous envoyer. C’était à Mennetou-Ratel.

Nous étions arrivés dans une ferme accompagnés par les Allemands, le fermier était paniqué de voir tout ce monde. Il n’avait pas à discuter, il devait héberger toutes ces personnes qui arrivaient. Nous étions 16 comme sur le bateau sauf le marinier qui avait dû rester.

Le fermier nous installa dans la grange où il y avait de la paille ; la toilette, nous la faisions dehors, dans l’abreuvoir des vaches. Heureusement que nous étions au mois de juin. Et pour les repas, il dressait, à l’extérieur, des tables que nous rentrions dans la grange lorsqu’il pleuvait.

La première nuit, chacun avait dû trouver sa place dans la paille. Andréa qui était enceinte de 7 mois avait très mal dormi.
Le lendemain, nous avions parlementé avec le propriétaire pour pouvoir installer Andréa dans une de ses chambres qui n’était pas occupée. Il ne voulait pas et ne faisait que de nous répéter « mes pauvres en...en... fants ! mes pauvres en... en ... fants ! ». Enfin, il céda. Andréa pouvait disposer d’un véritable lit et nous étions tous contents.

J’ai un bon souvenir de ce séjour, nous étions dans un bel endroit, il y avait un château ? Cela s’appelait la Couët. Nous ramassions des fraises des bois, mais nous nous amusions bien car il y avait de l’espace et nous jouions à cache-cache dans la grange où il y avait de nombreuses cachettes.

Il y avait 15 jours que nous étions partis de Valenton, les Allemands étaient venus nous dire que nous pouvions rentrer, que les voies de chemin de fer étaient réparées. Nous décidâmes de partir le lendemain.
Nous avons pris le train à Cosne sur Loire. Je me souviens qu’il y avait sur le quai un soldat Allemand qui était en train de manger du chocolat. Il m’a regardée et il est venu vers moi, il a partagé sa tablette en deux et m’en a donné un morceau.

Le train qui arrivait à la gare était un train pour transporter les bestiaux, nous étions au moins 40 dans un seul wagon. Il fallait s’asseoir par terre. Ce que les Allemands ne nous avaient pas dit c’est que tous les ponts n’étaient pas reconstruits et qu’il fallait passer par Reims.

Nous y sommes restés une journée et nous avons repris un train pour Mourmelon. Je pense que les voies n’étaient pas encore prêtes pour Paris, c’est sûrement la raison pour laquelle les Allemands nous avaient installés dans ce camp militaire de Mourmelon dans une grande chambre. Cette chambre était sale avec les carreaux cassés et des morceaux de verre sur les lits. Nous y sommes restés dix jours.

Le lendemain de notre arrivée nous sommes allées chercher des boules de pain ; nous avons attendu près d’un grenier en haut duquel deux ou trois allemands étaient perchés. L’un d’entre eux avait un appareil photo. Par l’intermédiaire d’un haut parleur il demandait aux gens qui voulaient du pain de lever le bras, c’est alors qu’il prenait une photo sur laquelle on avait l’impression que les Français faisaient le salut nazi. Cela servait à leur propagande.

Le 9 juillet, nous sommes enfin partis de Mourmelon. Nous avions repris nos wagons destinés aux marchandises. Nous avions mis deux jours pour faire ce voyage : nous avions faim et soif. Les Allemands dans les gares nous donnaient des boules de pain caca : nous l’appelions comme cela parce qu’il était noir.

Nous arrivâmes le 11 juillet à la gare de Noisy le Sec ; cela faisait juste un mois que nous étions partis. Pour rejoindre Pompadour il avait fallu encore prendre le métro puis le car Roussel à la Bastille. Presque toutes les maisons avaient des drapeaux blancs. Le long du trajet nous nous étions demandées si mon père avait pu revenir, maman s’inquiétait. Nous avons monté les marches et ce fut mon père qui nous ouvrit la porte.


Brèves

30 décembre 2014 - Appel à témoignage

Vous avez passé une partie de votre enfance à Valenton, il y a dix ans, vingt ans, trente ans ou (...)